Chroniques 2 Geek
Chroniques 2 Geek

Once upon a time

Chapitre 1 : L’école des Portiques : « Vivre en accord avec la nature ».

Quand on a vécu l'enfer, on ne s'en remet jamais vraiment. Cette partie de ma vie reste gravée au fond de moi, pour toujours.

Samedi soir, rendez-vous de tous les parisiens dans les différents club et bars de la capitale.
On était le 12 janvier 2008, nous n'étions pas tous remis de ce dernier nouvel an, riche en émotion mais surtout en alcool. On a décidé de prendre un café, qui a bien sûr terminé en whisky cola.
C'est donc quelque peu éméchée que j'ai pris la route en direction de chez moi. "Et m..." 3h00 du matin, plus de métro ! Je suis à 15 minutes de chez moi, il fait froid mais il ne pleut pas. Je décide de rentrer seule à pied, ça me permettra de dégriser.
Après une bonne marche à pied, j'arrive rue de l'Université, à peine à 100 mètres de chez moi. Je tourne à l'angle de la rue, comme j'ai du le faire un bon milliers de fois sauf que cette fois, l'atmosphère devient pesante. Un pressentiment ? Je ne sais pas, à force d'entendre ces histoires d'agressions, de vols, de viols et de kidnapping, il y a de quoi devenir parano. Je jette un coup d'oeil devant moi, rien. Derrière moi, rien. Je deviens folle ou quoi ? Je presse le pas et là, je remarque des phares rue de l'Université, une voiture emprunte ma rue. Soupir de soulagement, c'est un taxi. Je ralentis la cadence, je suis à 5 mètres de la porte de l'immeuble. Le taxi ralentit, cela doit être un voisin qui rentre. Je traverse la route et passe devant la voiture.
Une
seconde a suffit. Mais la peur m'a paralysé. En jetant un oeil vers le taxi, ce sont des hommes en cagoules noirs que j'y ai vu. Deux d'entre eux sont sortit armés, entièrement vêtus de noirs, on aurait dit des vigils de boites de nuit. Le passager avant et le passager arrière sont là à 1 mètre de moi, me menaçant avec une arme à feu.
Je suis bloquée comme soudée au bitume, impossible de bouger. Paradoxalement, des centaines de scénarios se déroulent dans ma tête. Fuir ? Ne pas fuir ? Leurs pistolets sont-ils chargés ? Veulent-ils me tuer ? La mort est elle préférable à ce qu'ils peuvent m'infliger ensuite ? Le passager avant me saisit le bras et me plante le canon de son arme dans les côtes. Comme une enfant punie, je le suis sans réticence, juste choquée et résignée à subir le sort qui m'attend. Il m'entraîne à l'arrière de la voiture avec lui. Il y a comme une odeur étrange dans cette voiture, une odeur d'alcool ou d'éther. Je suis terrorisée. Il n’y a aucun signe distinctif, rien qui traîne pouvant m'informer de qui ils sont. Le passager avant prépare quelque chose...je sais ce que c'est mais je ne veux pas l'admettre. Celui qui se trouve à mes côtés saisit mes bras d'une seule main, je n'ai même pas le temps de réagir ou de me débattre. Aucun réflexe, juste de tourner la tête lorsqu'il tente de me faire respirer un mouchoir imbibé d'éther, tendu quelques secondes plus tôt par le passager avant. Mon visage se retrouve enfoui, j'essaie de ne pas respirer mais l'apnée devient trop lourde, je respire et je sens mon cerveau qui s'engourdi et ma conscience me quitte.

Des fourmillements. Quelque chose me chatouille. J'ouvre les yeux, je suis allongée au beau milieu d'une forêt à même la terre. Le soleil m’éblouit, je me lève subitement, je veux me débarrasser de ce qui se trouve sur moi. Et en voulant me lever, mon poignet me tire, une douleur vive m'arrête. Une femme se trouve à mes côtés, bien plus que ça nous sommes attachées par une même paire de menotte. Elle ouvre les yeux et agit exactement comme moi quelques minutes auparavant, jetant son bras en arrière, nous grimaçons ensemble de douleur. Puis nous nous figeons, nous dévisageant comme deux bêtes curieuses. Elle me ressemble c’est étrange : grande, élancée, les yeux verts, brune et la peau mat. Nous quittons nos pensées, chacune pour enfin se décider à regarder autour de nous.
"Où sommes nous, bon sang ?" dis-je en parlant à moi-même autant qu'à elle.
"Je n'en sais rien ! Mettons nous à couvert, j’ai un mauvais pressentiment." répondit-elle.

Il est clair que dans l’inconnu où nous sommes notre réactivité ferait de nous des gagnantes ou des perdantes.

Non habituée à cette nouvelle attache, nous décidons de nous prendre par la main afin d'arrêter cette déchirante douleur. Nos poignets sont bleus et en sang car les menottes sont beaucoup trop serrées.
On fait quelques mètres, puis nous nous asseyons à croupie entre deux arbres. Sans en avoir eu aucune indication, nous sentons la traque perverse de nos kidnappeurs.
"Il n’ont pas du nous lâcher comme ça, avec la possibilité de ne pas nous retrouver" lui dis-je.
"Examines-toi. Quelque chose doit être différent sur l'une et sur l'autre. N'importe quoi." répondit-elle.
Effectivement, nous étions habillées de la même façon, ils nous avaient changé en femme caméléon dans ce milieu : pull col roulé et manches longues noirs, jean serré noir et bottes militaire de la même couleur. Une fois la nuit tombée nous serions invisibles, c'était peut-être le message.
Nous avons passé chacune nos corps en revu, cherchant une marque, quelque chose indiquant un corps étranger.
Puis j'ai vu ce point de colle non régulier sur la semelle de ma botte. J'ai tiré sur la semelle. Elle n’apas bougé.
Alors j'ai pris un caillou qui se trouvait là et je l'ai inséré pour que la semelle se détache. Oui ! Nous avons alors découvert une sorte de puce comme celle des gsm.
Je l'ai pris et enterré. Ma co-prisonnière fit de même.
"Au faite, moi c’est Sarah." me dit-elle en tendant sa main libre.
"Et moi, Sofia » répondis-je.
Nous avons enterré les puces et nous nous sommes éloignées. Alors que nous quittions notre cachette, des cris retentirent dans la forêt.
Nous n'étions pas seules. Deux autres femmes criaient "Au secours!", "Il y a quelqu'un?". Nous avons échangé un regard et nous nous sommes dirigés du côté opposé à leurs gémissements.
Nous avons marché rapidement droit devant, pliant l'échine pour rester discrètes derrière les nombreux buissons d’hiver. Puis nous avons aperçu ce qui sembla être une petite colline. De là, nous pourrions certainement trouver la direction à prendre, nous évitant de tourner en rond pendant des heures.

Alors que nous escaladions la montée parsemée de rochers, un coup de feu retentit. Heureusement loin de nous. Mais avec la conviction qu'il s'adressait aux femmes de tout à l'heure car il venait de leur direction.
Ce fut soit pour les intimider, soit pour...

Il fallait monter plus vite, ne plus perdre de temps. Si ces jeunes femmes, nous avez permis de gagner du temps, à présent ils chercheraient les suivantes sur leur liste. Arrivées à un mètre du sommet, le soleil se couchait. Combien de temps étions-nous restées inconscientes ? Combien de jours peut-être ? La notion de date était abstraite. Un sentiment de peur nous envahit à deux pas de notre but.
"Je ne le sens pas" me dit Sarah.
"Moi non plus, nous prenons le risque d'être à découvert." lui répondis-je.
Un dernier échange de regards. Avions nous le choix ? Bien sûr, que non.

Nos têtes dépassèrent tout d'abord. Rien, personne. Prudemment, nous atteignirent le sommet du plus gros rocher.  De là nous avons compris que nous étions dans une propriété privée, face à nous se trouvait un manoir. Il aurait fallu parcourir encore quelques kilomètres dans les bois pour l'atteindre mais ce n'était pas si éloigné. Tout autour des murs, visiblement haut puisque nous les percevions d’ici. La distance pour atteindre le premier rempart était plus courte à l'est. Derrière nous, nous imaginions la position d'où nous sommes partit. Un large bois de plusieurs kilomètres, plus grand que celui devant le manoir ou de celui nous séparant du mur est. Quelque part, là, des hommes armés et deux jeunes filles perdues ou mortes.


Nous sommes redescendu plus lentement attendant le coucher du soleil pour être à l'abri. Espérant ne pas trop bifurquer de notre chemin, nous suivions la route opposée à ce même coucher de soleil seul repère que nous avions pour situer le temps ou la direction. L'hiver aurait peut-être pu nous apporter pluie et neige afin de démotiver nos assaillants mais ce ne fut pas le cas, juste un froid humide nous enveloppait.

Nous sommes enfin parvenu au mur. Il est à quelques mètres. Celui ci devait être gardé, nous en étions certaines.
S'il fallait se battre, nous le ferions. Seulement le handicap de nos menottes était lourd, encore plus lourd face à un ennemi armé. Nous avons donc rampé. Doucement, sans faire de bruit. Dans le noir, la couleur oranger des bois avait disparu, la pénombre devint notre allié. Arrivées à 2 mètres du mur, nous nous sommes arrêtées et nous sommes restées couchées. Cela nous a permis de réfléchir à la façon de l'escalader. Il devait faire dans les deux mètres cinquante. Et surtout, tant que nous aurions les menottes le franchir serait impossible.

Un bruit. A notre gauche un homme vêtu de noir comme nous, marchait le long du mur dans notre direction. Je saisis une grosse pierre que j'avais déjà repérée puis j’ai tourné la tête vers Sarah. Elle leva son pouce en signe d'accord. Doucement, nous nous sommes mises à croupie, comme deux êtres devenus sauvages, prêtes à tuer pour sauver leurs vies. Se battre ou se faire battre, depuis le début c’était notre seul ultimatum.
Sarah  a fait le décompte avec sa main droite : 5, 4, 3, 2,1 et nous avons bondit dans un seul geste et j'ai frappé de toutes mes forces sur sa tempe. Il a juste eu le temps de se tourner pour nous voir mais pas assez de temps pour saisir son arme.
Il s'est écroulé ensuite sous nos deux poids. J'ai continué à frapper une fois et encore une autre, provoquant un bruit sourd. J'ai posé mon index dans un creux de sa gorge afin de contrôler son pouls. Non je ne l'ai pas tué. Nous l'avons fouillé : un couteau, un pistolet, un talkie walkie, une paire de menotte avec ses clefs.
Une lueur d"espoir ! Sarah  prit de suite les clefs et les testa sur nos propres menottes. J'en aurai pleurer de soulagement physique et mental ! Enfin libres. Nous avons récupéré le reste de ses affaires : armes et talkie puis l'avons ligoté, lui bandant les yeux et lui bâillonnant la bouche avec les manches de son pull que nous avions arrachées.

Nous nous sommes levées et tournées vers le mur, puis vers l'arbre dont les branches passaient au dessus. J'ai fait la courte échelle à Sarah, puis elle m'a hissé sur l’arbre qui semblait résistant. On s'est glissé le long de la branche jusqu'au mur où nous nous sommes assises. Ce n'était pas le moment de se casser une cheville ou quoique ce soit. Une fois notre victime découverte, nous serions une fois de plus en sursis.

On s'est accroché de nos mains au mur, faisant longé nos corps sur la paroi afin de réduire la distance avec le sol et puis nous avons lâchés. Un bref regard : tout est ok. On a traversé la route pour rejoindre un autre bois en face et s’y cacher. Puis on s'est mise à courir malgré la faim, la fatigue et le froid, nous avons couru persuadées que si l'une de nous deux s'arrêtait, elle ne repartirait pas.

De très longues minutes plus tard, en sueur et essoufflées nous sommes arrivées à un carrefour. Lieudit "Rue des Pas Roches" à 1 kilomètre. La gorge en feu et les jambes douloureuses, nous avons repris notre course plus doucement.

Soudain, un grésillement émanant de ma poche.
"Toutes les positions doivent être signalées. Gama 1 ? Ok. Gama 2 ? Ok. Gama 3 ? ... Gama 3 ? Quelqu'un doit se rendre immédiatement au poste de Gama 3. Gama 2 et 4 en route. Je vous veux au rapport dans 3 minutes maximum". Se mit à raconter le talkie de Gama 3.
C'était la voix d’un homme mûr et sûr de lui.

Qui était-il ? Cette question devra attendre...

Au loin, se dessinaient les premières maisons dans la pénombre. Nous sommes entrées dans le lieudit, en frôlant les murs et en guettant d'éventuelles cachettes de secours.

"Gama 3 vient de reprendre connaissance, nous l'avons délivré de ses liens. Il nous a dit avoir été agressé par deux jeunes filles. » Se mit à conter le talkie.
"Ce n'est pas tout, Commandant. Elles ont le talkie walkie. Elles nous entendent."

La voix était plus jeune et moins sûre.
"Sofia, Sarah  mes challengers ! Vous avez remportés la compétition. Félicitations."
Sarah  saisit le talkie : "Sale malade ! Tu vas crever en prison !"
Reprenant le talkie je m'écriais à mon tour : "Je te tuerai de mes propres mains !"
"Calmez vous les filles, vous êtes l’élite, ne gâchez pas votre talent !"

J’ai éteint le talkie, cela ne servait à rien de discuter avec psychopathe, pas de temps pour cela.

Au même moment, nous avons levé nos yeux attirés par la lumière. Une maison n'était pas endormie. Nous avons franchi le portail, puis nous avons avancé vers les fenêtres pour découvrir le visage des habitants.

Un  couple de trentenaire devant un film ! Sarah  frappa à la porte :
"Excusez nous, nous sommes en panne ! Pourrions nous passer un coup de fil ?" demanda Sarah.
C'est sûr, que « nous avons été kidnappés et nous nous sommes enfuies », sonnait moins bien et moins vrai.
L'homme ouvrit la porte.
"Bonjour.. Euh...
vous n'êtes pas Sarah  et Sofia ? Les filles disparues ?"Dit-il interloquer.
" Nous sommes connues ? Oui nous sommes bien les disparues. Pourriez vous appelez la Police ?" répondis-je surprise.
"Oui bien sur." dit-il en nous faisant entrer.
Au final, il préféra nous tendre le combiné que Sarah  pris de suite afin de nous libérer de ce cauchemar.
Le couple nous fixa quelques minutes, imaginant sans doute leurs prochaines interviews en tant que sauveteurs officiels.
La Police transféra l'appel de Sarah  au commissaire Nicolas Lambert, responsable de l'enquête, me dit-elle pendant la musique d'attente.
Enfin, la femme réagit voyant nos visages blêmes et fatigués.
"Vous avez soif ? Faim ? Les deux ?" dit-elle nerveusement.
"Oui ce serait gentil à vous." répondis-je dans un semblant de sourire.
Elle se précipita à la cuisine et revint en moins de 5 minutes avec ce que j'imagine l'intégralité de son frigo et ses placards.
Pendant ce temps, Sarah  blasé par le commissaire qui mit plus de 5 bonnes minutes à répondre, lui expliqua gentiment qu'il fallait venir nous chercher DE SUITE, SANS ATTENDRE. Puis elle se tourna vers le couple pour leur demander leur nom et adresse.
Biscuit à la main, je parcouru la maison fermant toutes les portes à double tour, tirant les rideaux et fermant les lumières inutiles sous le regard hagard du couple dont ce devait être la chose la plus passionnante qu'ils aient vécu.
Nous sommes restés encore plusieurs minutes à attendre.

 

Enfin, le soulagement ! Les sirènes des voitures de police se sont fait entendre avant de se garer devant la maison du couple Garnier. Le commissaire en voiture banalisé sortit en premier. Sarah  et moi n'avons pas attendu qu'il atteigne la maison. Nous sommes sortit et avons couru vers lui. Arrivé à sa hauteur, nous l'avons entraîné au sein du groupe de policier qui s'était formé. En réalité, nous ne serions soulagés qu'une fois à plusieurs de dizaines de kilomètres d'ici.
Il a heureusement compris notre réaction et nous a entraîné dans la voiture.

Il a passé quelques coups de téléphone en chemin, nous informant au passage que le manoir perçu au sommet de la colline dont Sarah  lui avait parlé au téléphone, était inhabité et vide depuis des lustres. Ils avaient donc vidé les lieux en très peu de temps ou ils s’étaient terrés dans les bois en entendant les sirènes.

Nous nous sommes regardées comprenant que ce n'était pas la fin de l'histoire juste un répit avant leur prochain assaut.

15 janvier 2008, je n’ai pas réintégré mon appartement de suite, tout comme Sarah. Nous sommes partit chez nos parents respectifs. Au moins, pour le premier jour, mais aussi le temps d’acheter les dernières technologies en matière d’alarme et de protection.

Malgré la peur et l’angoisse de me retrouver seule, j’ai réintégré mon appartement le 20 janvier 2008.

J’ai installé tout le matériel acheté et j’ai adopté un chien dans un refuge, une sorte de petit molosse à la carrure néanmoins impressionnante.

Le soir venu, j’ai appelé Sarah.

« Tu te sens comment ? »

« Comme une rescapée. Et toi ? »

« Comme en sursis. Il nous a choisi Sarah, nous sommes sauves, il ne nous laissera pas en paix et tu le sais. »

« Que faire ? »

« Je n’en sais rien… »

« J’ai l’impression d’être une bombe à retardement. Je ne connaissais pas cette force et ce courage en moi. Maintenant, je sais que je peux être violente, presque incontrôlable. »

« Je sais moi aussi. J’aurais pu le tuer ce type. Je ne l’ai pas fait mais j’aurais pu. J’ai l’impression d’être une psychopathe. »

« Dis moi Sofia. »

« Oui »

« Honnêtement. Ca t’a plu, hein ? »

« Quoi ? T’es folle ? »

« Dis moi la vérité. Tu ne t’es pas sentie vivante à ce moment là ? Utile ? »

« Si, c’est vrai mais de là à recommencer l’expérience, merci mais non merci. »

« Ce n’est pas ce que j’ai dit. C’est peut être simplement ce qu’il a voulu nous montrer. »

« Je te laisse, je suis fatiguée. Bonne nuit. »

« Bonne nuit, Sofia. »

Bien sûr que non, je n’ai pas dormi. Je n’ai pas fermé l’œil de peur de revivre ce cauchemar et que cette fois-ci je ne parviennes pas à escalader le mur ou juste à courir les derniers mètres.

15 avril 2008, je n’ai pas retrouvé la vie sociale que j’avais avant mais j’arrive tout de même à me rendre au travail chaque matin. Le week-end je sors l’après midi mais dès que le soleil se couche, je m’enferme dans ma forteresse. Je n’ai pas eu Sarah au téléphone depuis notre dernier échange.

Entre-temps d’autres jeunes femmes et hommes se sont fait enlevés. Leurs histoires n’ont pas concordé avec la nôtre mais en même temps une idée m’obsède.

Que sont devenues les deux autres jeunes femmes ? Celles de la forêt.

J’ai une chose à faire, qui m’oblige à vaincre ma phobie. Cela m’horripile mais je n’ai pas le choix. Ma sœur cadette fête ses 20 ans, ce 25 avril. Je dois me rendre à Rennes et passer une soirée hors de chez moi. Bien sûr, j’emmène mon chien, peu importe les revendications de ma sœur. Même pour sortir fumer devant le bar, je refuse d’être seule, la nuit.

La semaine passe et mon angoisse monte. Chaque jour, j’ai envie de prendre mon téléphone et d’annuler. Samedi arrive, je suis à la gare Montparnasse et la foule m’angoisse. A croire que la nyctophobie ne suffit pas, y ajouter l’agoraphobie ne sera pas de trop. Je sors mes anti-dépresseurs de ma poche et prend un demi comprimés.

Le train arrive, je dévisage chaque passager. A quoi bon ? Je n’ai jamais vu le visage de mes ravisseurs. Je m’installe, casque de mon Mp3 sur les oreilles et j’occulte ce mauvais moment à passer.

Arrivée à Rennes, je saute dans les bras de ma sœur. De joie ? De soulagement d’être en vie ? Peu importe. Elle est heureuse aussi. Il est déjà 17h, je calcule le nombre de minutes avant le coucher du soleil. Je me rappelle très bien du dernier que j’ai vu. Mais cette fois, je suis à des centaines de kilomètres. Je soupire.

La soirée arrive vite, trop vite pour moi. Ma sœur a eu la bonne idée de faire une soirée déguisée sur le thème des « Super Héros ». Merci du cadeau. Si je ne reconnais personne ce n’est pas grave car ce qui importe vraiment c’est que eux ne me reconnaissent pas. J’ai loué un costume de Catwoman, stupide soit mais il était certain que je ne serais pas la seule déguisée ainsi et donc confondante.

Je reste à l’écart. Entre les anti-dépresseurs et l’alcool, je commence seulement à me détendre. J’ai besoin d’une cigarette pour accompagner mon verre. Je sors accompagnée de mon molosse. Je souhaite ne pas me faire repérer à cause de lui mais en même temps je ne peux m’en séparer. Deux hommes déguisés en Batman et Robin me rejoignent. J’ai peur. Je suis parano, c’est certain. Il lui donne un morceau de son gâteau apéritif. Je me force à sourire. Mon chien s’écroule.

Mon cœur s’arrête, je me penche sur lui puis me relève vers les deux hommes. Ils ne semblent pas surpris, au contraire tout se passe selon leur plan.

Cette fois-ci, je suis totalement résignée, puisque ces dernières semaines je n’ai fait que survivre et non vivre, il est temps que j’affronte ce cauchemar.

Je lâche la laisse du chien et m’approche d’eux, Robin tend son bras pour m’indiquer de traverser la route et je le fais, sans jeter un œil en arrière, sans un au revoir à ma famille.

Je me retrouve escorté par les héros de BD, et nous marchons à peine quelques minutes qu’ils s’arrêtent devant un 4X4 noir. Je m’installe sagement à l’arrière. Robin prend un sac à doc d’où il sort une cagoule noire qu’il m’installe sur la tête, puis je sens qu’il entoure le bas de la cagoule d’un cordon qu’il serre autour de mon cou. Mon cœur palpite, je voudrais respirer calmement mais les larmes me montent aux yeux, je manque d’air, ma tête tourne et je perds connaissance.

J’ouvre un œil et constate que je suis sur un matelas à même le sol et je ne suis pas la seule dans ce cas. Je me relève, ma tête tourne mais Dieu merci je ne m’évanouis pas. Une pensée me vient et j’ouvre la bouche : « Sarah ? » J’entends un grognement derrière moi.

« Ouais ! » répondit elle enfin.

« On est de retour, hein ? » lui dis-je en soupirant.

« Et on est plus seules ! » me répondit elle presque joyeuse.

Je me suis assise contre le mur, ma tête tourne encore un peu mais la couleur jaune des murs m’apaise. La pièce est minuscule, 15m2 maximum, trois matelas sont posés à même le sol, sans drap, ni couverture, ni oreiller.

Sur le matelas de droite, une jeune femme rousse et sur le matelas de gauche, Sarah, toutes attachées à la cheville par une chaîne de quelques mètres reliés à un anneau accroché au mur d’en face. Quel intérêt ? La mise en scène de tordus ?

La porte s’ouvrit, un homme à visage découvert entra, dans un autre contexte je l’aurais trouvé charmant, il avait un style latin, brun ténébreux, les yeux verts, la peau mate. Là tout de suite, je me suis rappelé de l’adage : « L’eau qui dort, c’est celle qui noie. »

« Bonjour Mesdemoiselles. Bienvenue au Manoir. »

 « Suite à la première épreuve, où certaines ont échoué et d’autres ont vaincu, dit-il en dévisageant chacune de nous. Il va falloir affronter la vérité cette fois. »

 

Bien sûr, cela ne voulait rien dire. Il est ressortit sur ces mots, et je me suis dit « charmant mais crétin ! ». J’ai regardé Sarah  et nous nous sommes comprises.

J’ai repensé à ce qu’il a dit : « le manoir », mais se pourrait-il que la police y pense ? Pourquoi ils n’avaient rien vu la dernière fois ? Et quelle vérité ?

La porte s’est à nouveau ouverte, mais ce n’était pas le même homme,  malgré de nombreuses similitudes physique. Il aurait pu être son frère. Il avait un plateau à la main avec des en-cas et une carafe d’eau. Il nous les a distribué, et puis quand il est arrivé à moi, ses lèvres se sont tendues et j’ai reconnu cette esquisse de sourire : Robin. Par déduction, j’en ai conclu que le charmant crétin était Batman.

J’ai essayé d’assembler le puzzle dans ma tête. Simplement deux hommes ? Etait-ce possible ? Oui. Mais dans quel but ? Traite des blanches ? Torture pour le plaisir ? Rançon ? Le silence ambiant sous entendait que chacune élaborait son hypothèse à ce sujet. Personne n’a touché à son sandwich, encore moins à son verre. Vu leurs méthodes, nul doute que ceux-ci dissimulés de la drogue.

Puis je me suis tournée vers notre « nouvelle amie » afin de la dévisager. Elle était rousse avec des tâches de rousseurs, de grands yeux verts, la peau fine et délicate et ses vêtements noirs soulignaient sa silhouette. Cette dernière fixait le haut d’un angle de la pièce comme si elle regardait une chose intéressante, presque captivante au point de ne pas remarquer que je la regardais.

Sarah et moi avons suivi son regard vers ce point :

« Crois tu qu’en le fixant il te relâchera ? »

Alors elle a répondu sans détourner son regard de la caméra, qui apparaissait comme une minuscule boule noire insérée dans le mur :

« Ils doivent me choisir moi. »

Sarah et moi, nous sommes interrogés du regard. Que veut elle dire ?

« Tu sais qui est ce ? » osais-je lui demander.

« Oui nous sommes tous liés » me répondit-elle sur un ton neutre.

Pour la première fois, elle tourna ses yeux de chats vers moi et à moins de devenir folle, j’y ai vu des flammes crépitées.

Un homme d’âge mur entra, il était grand et musclé, les cheveux poivres et sels et des yeux verts démoniaques.

« Bonsoir mes princesses. » dit-il avec un sourire charmeur alors que nous étions attachées comme des esclaves.

Personne ne lui répondit.

« De gré ou de force, vous ferez ce que je vous dis. » ajouta t il en perdant son sourire.

Puis il repartit.

Mon premier réflexe : faire un regroupement, un homme d’âge mur, deux garçons qui se ressemblent, serait ce un père et ses deux fils ? Et même si, cela ne m’avançait à rien. Qu’importe ceux qui me tuent, si je meurs, cela ne changera rien.

Sortant de ma réflexion, je me tourne vers la rouquine.

La lueur à nouveau vive de mon regard a interpellé Sarah  en plein dans ses pensées, qui s’est alors également tournée vers notre « co-détenu ».

« Qui es tu ? Et que sais tu à propos de tout ça ? Pourquoi sommes nous liés ? » La harcelais-je.

« Je suis Morgane. Et ce que je sais, je n’en dirais rien. Nous ne sommes pas des amies. Ici, c’est chacune pour soi. » Me répondit elle.

Un peu énervée, et frustrée depuis quelques temps par la suite d’événements, ma main partit seule et la gifla assez violement.

Sarah  se jeta sur moi pour me retenir d’une suite éventuelle et Morgane en profita pour me balancer son pied au visage. Mon nez se mit à saigner sous ce coup.

Effectivement on était tout proche du « chacune pour soi ».

Sarah  me lâcha, j’étais quelque peu calmée par le coup asséné et Morgane restait immobile les bras le long du corps.

« Une dernière question, Morgane, est ce le jeu qui veut que nous soyons en compétition ou est ce toi seule qui refuse toute alliance ? » lui demandais-je.

« Ce n’est pas moi, Sofia. On est bien dans une sorte de jeu comme tu le devines, et l’enjeu c’est ta propre vie. Passe t elle avant ou après la mienne ? Avant ou après celle de ton amie ? ». Me rétorqua-t-elle sèchement.

Sarah vira au rouge et paradoxalement lui dit d’un ton des plus calme : « Ecoute moi bien Morgane, moi je ne joue pas, ta vie m’est complètement égale. Tu ne veux rien nous dire ? Très bien.Tu veux la jouer individuel ? Parfait. Dans ce cas là, nous on est deux et ça nous prendra que quelques minutes pour te tuer. Je n’ai plus rien à perdre, si tu ne me sers à rien, si tu es contre nous, je te tue dans la minute. A toi de choisir. »

Tout d’abord, un peu surprise par les propos de Sarah, je n’ai pas eu besoin de plus d’une seconde pour me rallier à ses paroles et reprendre le regard accusateur qu’elle lançait à Morgane.

Celle-ci hésita. Elle nous regarda puis baissa les yeux.

Sarah comprit qu’une simple menace orale ne suffirait pas à la faire parler. Elle se jeta sur elle, la saisit à la gorge et commença à l’étrangler. A bout de nerfs, je ne réagis même pas.

Je regardai la scène pitoyable qui se déroulait sous mes yeux. Alors que je ne le crus pas possible, le visage de Morgane déjà clair pâlit encore plus sous l’étreinte mortelle de Sarah.

Puis elle relâcha sa proie, consciente à nouveau de ces faits et gestes.

Morgane inspira bruyamment l’air qui lui manquait pour ne pas perdre connaissance.

Sarah s’appuya contre moi, et ensemble l’une contre l’autre, nous avons regardé Morgane reprendre des couleurs. Afin de gagner quelques minutes de vie, elle ouvrit la bouche et nous parla de la Wicca…

Chapitre 2 : L’école du Jardin : « Rien ne naît de rien ».

« Au mois de mars 1995, trois membres de la WICCA ont été trouvés morts, à la suite d'un suicide collectif, dans le pavillon Kremlin-Bicêtre abritant la section française de la secte luciférienne.

Le 15 mars, la grande prêtresse Diane Lucifera, 46 ans, décédait d'une décharge de fusil à pompe dans la tête.

Le 23 mars, Jacques Coutela, le grand prêtre, son compagnon, écrivain ésotérique, fut retrouvé pendu, dans ce même pavillon. 

A côté du corps du "grand maître", gisait une amie du couple, Dominique D., vingt-sept ans, également morte, par pendaison. »

Cela représente une centaine de membre de ce néo-paganisme en France, depuis presque un demi siècle, s’unissant lors d’orgie sado-masochiste en l’honneur de Lucifer, remplaçant les enfants sacrifiés par de simples poupées et omettant le sang d’animaux nécessaire aux rituels.

 « Une récente étude place à environ 1.2 millions le nombre d'Américains pratiquant des religions "New Age". La majorité d'entre eux seraient wiccans ou fortement influencés par la Wicca ». Comment penser que cette philosophie s’est arrêtée en France après la mort de Coutela et Lucifera ?

 

D’autres ont su garder le secret de ce savoir, des pratiquants anglais émigrés en Bretagne, il y a déjà quelques années ont pu faire perdurer « l’Ancienne Religion » dans les règles de l’art. C’est eux qui détiennent les règles du jeu.

Le coven de willow : en français le cercle du saule pleureur, regroupe une quinzaine de personnes, dont le savoir se transmet soit de génération en génération, soit suite à différentes épreuves. Il s’est tout d’abord installé en Bretagne, la Wicca reprenant certaines croyances celtes et la forêt de Brocéliande permettant l’exécution de tous les rituels honorant la nature en toute quiétude, ce fût un choix logique.

Au fur et à mesure, certains adeptes ont crée leur propre coven, déviant tantôt vers l’Asatru (mythologie nordique) tantôt vers le néo paganisme hellénique (religion grecque antique).

De ces courants déviants, le coven de willow se renforça, devint encore plus secret et encore plus élitiste. Il fût décidé que le nombre de ces membres seraient constants : 13 personnes choisies et élues par la Grande Prêtresse ou le Prêtre de l’instant T.

Dans sa quête de supériorité, les élus du saule pleureur se rapprochèrent de la Capitale.

Le 31 octobre 2007, jour de la Toussaint, jour dérobé par l’Eglise pour endiguer la fête païenne de Samhain qui célèbre également les morts, la réunion des 13 eut lieu dans la forêt domaniale de Saint Germain en Laye. C’est l’occasion de saluer l’année qui se termine, on écrit sur des papiers les choses dont on veut se séparer puis on les brûle à minuit alors enfin la nouvelle année est accueillie.

En ce Samhain, la Grande Prêtesse surnommée Doreen Valiente et dont le véritable nom reste inconnu, décida que le prochain garde du Livre des Ombres ne sera pas un membre volontaire mais un élu. Le papier brûla au fond du chaudron au milieu des herbes et marqua la fin du credo wiccan : «An'ye Harm None Do what Ye Wilt » : « Si nul n'est lésé, fais ce que veux ».

Il ne faut pas croire que le coven de Willow n’a aucune puissance, sans rivaliser avec l’organisation des Skulls & Bones, les 13 s’en sont largement inspirés dans leur choix de vie. Ils sont capables de connaître tout de vous s’ils vous choisissent : ils deviennent votre ombre virtuelle, épient vos faits et gestes, se postent chez vos amis, dans votre famille, vous cernent pour vous briser et vous faire renaître.

Ils ont volontairement mis en danger en les sélectionnant, leurs propres progénitures. Ils risquent leurs vies et c’est bien le prix à payer pour accéder à un tel privilège : être en lice pour l’obtention et la garde du journal intime de Gérald Gardner : The Book of Shadows.

Doreen était fière de ces choix.

La fille de Doreen, Morgane pouvait échouer et risquer sa vie mais pour Doreen cela n’avait guère d’importance, seule la Nature comptait, seul le choix final de la Déesse Mère comptait.

Robert Cochrane, l’un des 13 wiccan, ne craignait pas non plus pour ses fils, il avait vu les 3 filles et elles lui avaient paru fragiles, insignifiantes, en bref incapables de se mesurer à ses fils. Il respectait profondément la Grande Prêtesse mais espérait tout au fond de lui que son fidèle dévouement au fil du temps pourrait toucher les Dieux et ramener un homme à la tête du coven de Willow. Au fond ce désir dépassait même l’idée que se répète l’histoire d’Abel et Caïn et qu’il perde l’un de ses fils pour toujours, pourvu qu’un d’eux prenne le trône. Adam et Seth n’étaient que ça, des outils d’accès au pouvoir.

Sofia et Sarah ignoraient tout de leur origine commune. Quel parent aurait avoué son appartenance à l’occulte et les naissances conséquentes aux rituels ?

Elles n’avaient pas fait le rapprochement entre leurs dates d’anniversaire pourtant si proches. Neuf mois après le Lughnasadh, fête en hommage à Lugh, Dieu Soleil, elles étaient nées, faisant l’impasse sur l’histoire de leurs conceptions en ce 1er août 1982.

30 avril 2008, nuit des Walpurgis. Les 13 se réunissent afin de préparer l’ouverture entre les deux mondes : celui des esprits et le nôtre, ils pourront alors présenter les cinq élus.

Chapitre 3 : L’école péripatétique : « Déambuler en conversant »

 Quand le récit de Morgane fut terminé, je suis restée là sans voix. Adam, Seth, Morgane, Sarah et moi nous étions des enfants maudits, nés lors d’une orgie de schizophrènes. J’ai passé en revue dans ma tête les faits divers que j’avais lu au cours de toutes ces années : des enfants battus, des enfants violés, des enfants séquestrés, si on s’en sort vivants on pourrait nous rajouter dans l’une de ces colonnes, à leurs côtés.

Ma mère… Comment aurais-je pu imaginer ? Ma sœur était elle issue d’une autre fête perverse ? Mon père était il au courant ? En quelques minutes, toutes ces choses sur lesquelles j’avais fondé ma vie et qui j’étais, avaient disparues. J’ai douté. Mon avenir avait-il un intérêt ? Je me retrouvais seule, profondément et complètement seule. A l’inverse des enfants adoptés qui disent ressentir un fossé entre eux et leurs parents adoptifs alors qu’ils ignorent encore la vérité, moi, j’avais toujours eu une confiance absolue en mes origines. Je n’avais jamais pensé ou imaginé, que le tableau que je contemplais, était un leurre, un trompe l’œil. Morgane ignorait le déroulement des épreuves, moi je n’en avais plus rien à faire. Etre la reine d’un royaume de fous m’importait peu.

Je me suis tournée vers Sarah, moi qui me sentais si proche d’elle depuis le début, j’ai vu dans son regard une étincelle. Elle aimait cette histoire, elle aimait être une « élue ».

Notre silence fût interrompu par l’entrée de Seth et Adam, accompagnés de leur père, Robert. Ce dernier tenait une arme à la main qu’il pointait vers sa progéniture. De simples pions, voilà ce que nous étions tous pour lui. Les fils terribles nous détachèrent.

Robert recula, il pointait à présent son arme sur l’ensemble du groupe.

« On descend. » dit-il calmement.

Le silence à nouveau. En file indienne, nous avons passé la porte de la chambre, les deux garçons marchaient devant et Robert refermait la marche.

Le manoir semblait arrêté dans le temps. La décoration aurait pu dater des années 30, 50 ou 90. Un long tapis rouge guidait notre chemin, les murs crème étaient ornés de portraits qui nous observaient les uns après les autres. Lors de la descente de l’escalier en marbre blanc, le groupe s’est dispatché : Adam et Seth côte à côté, Sarah, Morgane et moi en deuxième ligne et Robert et son arme, en retrait. En bas, une dizaine de personnes, toutes vêtues de capes bordeaux sauf une couleur bleue nuit.

Ce devait être la Prêtresse, dans cette tenue qui se trouvait au pied de l’escalier. Arrivés en bas, nous nous sommes retrouvés au centre du groupe, Robert a dissimulé son costume sous une cape bordeaux se fondant dans la masse. Nous nous sommes retrouvés tous les cinq, dos à dos, faisant face aux spectateurs.

La Prêtresse a sortit sa main de sous sa cape, elle tenait une longue dague, elle l’approcha près de mon visage côté lame. Je n’ai pas bougé. Elle a levé le bras, j’ai voulu reculer mais j’étais déjà contre le dos d’un des élus, le bras s’est baissé encore plus rapidement lame de la dague vers le haut et je n’ai pu que sentir la douleur contre ma tempe. J’ai sentit un liquide chaud coulé le long de mon visage, je ne peux plus ouvrir l’œil gauche, il est inondé de sang. Heureusement, si la proximité avec le groupe m’a empêché de reculer, cette fois, elle m’empêche simplement de tomber. Pendant ce choc, je regarde malgré moi, la Prêtresse se décaler pour arriver en face de Morgane à ma droite : encore un coup qui part, elle lui lacère la cuisse d’un coup de dague. Morgane crie, puis s’immobilise. Elle aussi, reste debout. Je sens les larmes qui coulent le long de mon visage, qui se mêlent au sang. Mon corps s’inonde de souffrance et de peine. Morgane les yeux vers les ciels, pleurent également, le jet de sang qui a jaillit de sa jambe quelques secondes plus tôt s’amenuise. Je perçois un cri étouffé à nouveau et j’imagine que Adam ou Seth, subit le même sort, puis un autre cri masculin plus clair celui-ci. Enfin toujours aveuglé par le sang qui coule sur ma paupière gauche, je sens les frissons parcourir le corps de Sarah. Un nouveau cri étouffée, et à présent, seuls les pleurs sont entendus dans ce silence ambiant. Robert s’avance vers nous. Je lève la main devant mon visage pour me protéger d’une nouvelle attaque. Mais rien ne se passe. Les nez reniflent, les pleurs disparaissent et une esquisse de raison revient en chacun de nous. Il est posté devant Morgane et la regarde droit les yeux. Il sort quelque chose de sous sa cape, aussitôt elle a le même réflexe que moi quelques secondes plus tôt : elle tourne le visage et le cache de sa main. Robert ne réagit pas, c’était comme si pour lui elle n’avait pas bougé d’un pouce. Il lui glisse un objet autour du cou : une amulette. Puis quatre autres capes bordeaux sortent du lot en s’approchant de nous, chacun nous passe une amulette autour du cou. La scène est surréaliste, pendant ce rituel, personne ne bouge, le temps s’est arrêté dans le manoir, j’en viens à me demander si tout ceci n’est pas un cauchemar. Je m’imagine me réveiller et raconter avec effroi cet horrible rêve qui n’a jamais eu lieu en réalité. Mais la douleur lancinante dans mon crâne me rappelle à l’ordre, les odeurs d’encens, de métal et de fleurs me rappellent l’atrocité que je subis. Soudain, le groupe se scinde en deux parties, l’un d’eux ouvre les portes en bois du manoir. Dehors il fait nuit et il fait froid. J’ai comme le pressentiment que jusqu’ici, nous n’avions rien vu, et que les vraies tortures allaient démarrer maintenant.

Adam et Seth ont avancé vers la sortie, puis Morgane, Sarah et moi avons à nouveau formées une deuxième ligne pour les suivre. Pas d’ordre, pas de mot mais l’évidence d’être réactif. Quand on passe de la vie à la survie, tout devient vitale et pressé.

Arrivés tous les cinq en bas des marches du perron, nous nous sommes retournés vers les membres du coven qui étaient restés sur le pas de la porte.

La Prêtresse et Robert étaient tous les deux devant, en arc de cercle autour d’eux se trouvaient les autres membres. Je ne savais plus si nous étions dans un film d’épouvante ou dans une comédie burlesque.

Doreen, dans son habit de nuit, ouvrit les bras telle un vautour, puis prit la parole :

« L’épreuve est simple mes enfants : Survivez à cette nuit, et vous recevrez la connaissance. Survivez et vous serez bénis. Survivez. »

Dans le genre mélodrame, on n’aurait pas mieux fait. Les cinq ensanglantés que nous sommes devenus, se sont tournés vers le bois, dans une seule et même ligne bien droite, nous avons fondu dans cet inconnu. Puis nous nous sommes placés en file indienne, il faisait noir, les garçons ont pris les devants. Je ne sais pas où nous allons et le pire c’est que j’ignore si nous en reviendrions. Qu’est ce qui nous attendait dans les bois ? D’autres capes armées de dague ? Des pièges de chasseur ? Rien ? Alors que nous n’avions fait que quelques mètres, l’ensemble du groupe s’est retourné. Nous avons tendu l’oreille, dites moi que ce n’est pas vrai ? C’est autre chose que j’entends. Malgré la large pénombre j’ai distingué les yeux brillants de terreur de Morgane : des chiens. A entendre les hurlements, couinements et aboiements, ils sont nombreux. Et le plus effrayant : ces bruits se rapprochent vers nous à grande vitesse.

On s’est mis à courir, trébuchant sur des racines, frappés par des branches de jeunes arbres, tombant les uns sur les autres. La course est inutile, ils nous rattrapent, l’odeur du sang les excite, rien n’est hasard. Je vois soudain Adam et Seth qui s’envolent : ils grimpent à un arbre accessible à leur hauteur. Morgane saute mais ne parvient pas à s’accrocher. Elle tend la main vers Adam, qui est le plus proche, celui-ci la regarde, hésites. Pendant ce temps, Sarah et moi, avons avancé, elle m’a fait la courte échelle et je l’ai hissé ensuite sur la branche. Nous avons continué à monter par sécurité. Seth ordonne à Adam de laisser Morgane au sol. Ce n’est pas possible, elle ne peut pas finir comme ça, elle va se faire dévorer sous nos yeux. Le bruit des chiens qui courent est proche, dans quelques minutes voire dans quelques secondes, ils apparaîtraient devant nous. Morgane continuait de sauter vers la branche en tendant la main à Adam. Il a aperçu un chien au loin, une sorte de berger allemand, tout croc dehors et a enfin tendu la main vers elle. Elle l’a saisi et pendant qu’il la hissait, le chien a accéléré et s’est lancé dans un bond attrapant son pied. Morgane a hurlé, Adam a tiré de toutes ses forces, perdant l’équilibre, Morgane a poussé avec son pied libre sur l’arbre et a réussi à se hisser d’un coup tout en utilisant le contrepoids d’Adam. Ce dernier n’a pas supporté ce deuxième déséquilibre de sa part, il est tombé à la renverse en arrière, nous avons entendu son poids heurter sur le sol. Morgane s’est serrée contre la branche que le chien ne pouvait plus atteindre, Seth a hurlé le prénom de son frère et Sarah et moi sommes restées là à contempler le spectacle. Une horde de chien s’est jeté sur Adam qui a été littéralement déchiqueté sous nos yeux sur un fond de cris d’horreur. Seth continuait d’hurler le prénom de son frère, en pleurant. Puis son frère a cessé de faire du bruit, il était recouvert de son propre sang, les chiens ne cessaient de mordre dans sa chair, un enfant maudit avait rejoint l’enfer. Morgane faisait toujours fusion avec sa branche, elle l’entourait de ses bras et de ses jambes, elle fixait le corps inerte d’Adam. Seth a saisi de ses mains deux branches assez fortes pour supporter son poids mais assez fine pour que ses mains l’entourent et qu’elles lui assurent une bonne prise. Il a basculé tout son corps sur la droite, et les pieds joints, il a balancé son poids contre le flanc de Morgane qui dans un cri, s’est retrouvée les jambes dans le vide. Il n’a pas fallut beaucoup de temps pour que plusieurs chiens se mettent frénétiquement à sauter vers la jeune fille, l’un d’eux s’est suspendu à son pied déjà blessé et l’a entraîné retrouver le corps d’Adam. Sarah a eu un frisson, moi-même je pensais que je perdais l’usage de mes sens : je n’entendais plus rien, ne criais pas, ma vue se troublait. Comme si cela ne suffisait pas, nous avons revécu la scène précédente avec comme héroïne cette fois Morgane : les cris, le sang, les morsures et la mort.

Les chiens ont été interrompus pendant leur « repas », simultanément ils ont levé le museau au vent et la meute d’une dizaine de chien s’est mise à courir vers le manoir. Seth s’est tourné vers nous et a ouvert à la bouche : « Sifflet à ultrason. »

Sarah et moi, nous avons acquiescé. En bas, la charpie de Morgane et Adam. Comment votre vie disparaît en quelques secondes. J’ai eu la nausée. Sarah se tenait la tête, je pense qu’effectivement on était à deux doigts de la perdre. Tous les trois, nous sommes restés de longues minutes, peut être plus, sur nos arbres perchés, reprenant peu à peu notre souffle, nos esprits. Ma tempe me lancinait, Sarah saignait au niveau de la poitrine et Seth tenait dans ses mains son visage plein de sang. On aurait dit des peintures de tribus sauvages, c’était d’ailleurs ce que nous étions en train de devenir.

J’ai pris la parole : « C’est quoi la suite ? ».

Sarah : « Si on le savait, tu crois qu’on serait encore planté dans cet arbre ? ».

Seth : « Tiens je te propose Sofia, comme tu es si maligne, tu n’as qu’à descendre, avancer un peu et nous dire ce qui suit, non ? ».

Sofia : « Très drôle, c’est de rigueur quand ton frère gît à tes pieds.. »

Je pense que s’il avait été dans le même arbre que nous, il m’aurait réservé le même sort qu’à Morgane.

Néanmoins, je l’ai entendu soupiré.

Seth : « Ecoute Sofia, j’en sais rien. Tout ce que je voulais c’est être proche de mon père. J’ai toujours fait ce qu’il m’a dit, Adam et moi, on a toujours été des élèves obéissants, c’est ça sa récompense ? Tu crois que je m’y attendais ? ».

Sofia : « Pas besoin de jouer les zombies pour être proche de son père.. ».

Seth : « Du tien peut être pas, pour le mien je n’ai pas eu le choix. ».

Sarah : « Vous publierez vos autobiographies quand vous sortirez d’ici, si on en sort vivant. Et pour ça, on devrait peut être se concerter. »

Sofia : « Je sais pas, tu penses qu’une alliance est possible ? Il a d’abord voulu que son frère laisse Morgane mourir, pour au final la tuer lui-même. Pas certaine de vouloir lui confier ma vie. ».

Seth : « Je l’ai jamais aimé la rouquine, bien avant ce soir déjà. C’était un démon. Vous je ne vous connais pas, je n’ai pas de raison de vouloir vous tuer. Si on fait équipe on a une chance de repartir en vie, autrement on finira comme eux. »

Sarah : « Sofia, je crois qu’on a pas le choix. »

Sofia : «  Le moindre regard de travers et on te lâche toutes les deux. C’est clair ? ».

Depuis longtemps le calme avait repris dans la forêt, il faisait frais mais il n’y avait pas de vent. Les trois entreprirent de se laisser glisser le long du tronc. Arrivés en bas, ils reprirent le chemin à l’opposé du manoir. Je suivais Seth, et Sarah marchait derrière moi. Cette place me rassurait même si elle était égoïste. Que le danger vienne de devant ou de derrière, j’aurais plus de chance d’y survivre que l’un des deux. Je pensais à la colline que j’avais escaladé la première fois que j’avais pénétré ici. Serait ce utile de la trouver pour m’orienter ? Car avec la pénombre ambiante, il était difficile de se situer. La pleine lune était bien là mais les arbres masqués sa lumière. Je ne veux pas tourner en rond ici toute la nuit, je ne veux pas finir ici, je ne veux pas mourir.

J’ai pris la parole pour sortir de ma tête, ces pensées qui m’obsèdent.

« Ok. On ne sait pas ce qu’ils peuvent faire et il y a plusieurs possibilités. Peut être que si nous trouvions une solution pour chaque possibilité, on aurait une chance de s’en sortir. »

Seth : « Ok, donc pour les chiens et malgré ce qui vient de se passer, s’ils reviennent : je vous ferais la courte échelle et vous me hisserez après ? »

Nous avons répondu par la positive toutes les deux.

Sarah : « Pour la lumière, on ne peut pas faire grand-chose mais pour les armes, il ne serait pas inutile de ramasser une pierre avec des bords coupants ou une branche de bois assez épaisse et longue. »

Dans l’urgence, on peut oublier l’essentiel. Sa phrase nous renvoyait vers toutes ces choses qu’on est capable d’omettre et qui rendent vulnérables.

Tous les trois, nous avons cherché à tâtons les armes précitées. Seth a trouvé une branche épaisse et large, Sarah et moi deux pierres plutôt lourdes et tranchantes sur les bords. Une bonne chose de faite.

Heureusement les tenues qu’ils nous avaient enfilé nous protégeaient du froid et les chaussures prêtaient à la marche.

Après une demi heure de marche me semble-t-il, nos sens en alerte faisaient place à la fatigue physique mais surtout mentale. Est-ce que nous étions en train de tourner en rond ? Si ce n’était pas le cas nous aurions dû croiser la colline ou un des murs des remparts. Le silence avait fait place au sein du groupe. Ni pleurs, ni colère, simplement l’usure et le désespoir de la situation. Puis comme si la Lune avait entendu ma prière, la colline apparut devant nous. Seth s’est tourné en souriant vers moi, et j’en ai fait de même avec Sarah. Le sourire était léger sur nos lèvres mais il était là. Nous espérions que les attaques avaient cessés, le silence était présent depuis si longtemps. De ce fait, en atteignant le haut de la colline, nous pourrions enfin nous orienter et recommencer notre évasion précédente.

Je crois qu’on a pressé le pas, tous les trois, sans le vouloir, juste pour suivre le regain d’espoir qui nous animait à nouveau. Plus nous montions, plus les arbres disparaissaient et plus les arbres disparaissaient, plus la pleine lune éclairait notre chemin. Ce moment semblait trop parfait et paisible pour qu’il dure. Aux vues des événements précédents, je recommençais à m’attendre à l’assaut d’un kidnappeur embusqué, au bruit d’aboiements de chiens affamés. Mais rien de tout cela, ne se produisit, nous avons escaladé la colline et arrivé au sommet, nous avons contemplé le manoir entouré de ses bois, sous la lumière éclatante de la lune. Le manoir étant dos à nous, nous devions prendre à droite et nous astreindre à marcher le plus droit possible jusqu’au mur.

De nouveau en file indienne, nous sommes partit en direction de la liberté sous les hululements d’une chouette et les crépitements de rongeurs sous les feuilles. Je me sentais presque bien, trop bien, systématiquement ce sentiment s’accompagnait de l’angoisse de le perdre.

Un coup de feu a retentit.

Nous nous sommes immobilisés tous les trois, ce coup de feu semblait venir de loin mais la novice en arme que j’étais, ignorait la distance que pouvait parcourir une balle. A priori, vu la réaction de mes deux compatriotes, ils n’en savaient guère plus.

Un deuxième coup puis un troisième suivit, cette fois plus d’hésitation, nous sommes mis à dévaler la pente, zigzaguant entre les rochers, essayant de ne pas tomber les uns sur les autres. Soudain, Seth saisit ma main qu’il tira fort me rapprochant de lui, puis me jeta dans une cavité sombre entre deux rochers. Je me suis mise à quatre pattes pour avancer et me cacher au fond. Je me suis assise contre une paroi dans la pénombre, j’étais recouverte de toile d’araignées et le sable avait envahit mes vêtements. Puis revenant à la raison, je m’aperçu de la solitude dans laquelle j’étais. Etaient-ils partit sans moi ? Avaient ils été tués ? Je ne comprends pas, ils étaient derrière moi. J’ai décidé de ramper vers la sortie mais déjà Seth se dirigeait vers moi.

Je le questionnai : « Vous m’avez fait peur ! Vous étiez où ? »

Seth : « Sarah est tombé, elle s’est cognée la tête. Je crois qu’elle est morte. »

Sofia : « Quoi ?! Tu plaisantes ? »

Seth : « Non c’est de ma faute, en la tirant par le bras elle a trébuché. »

Sofia : « Et maintenant, c’est moi que tu vas tuer ? ».

Seth : «  Tu es dingue ou quoi ? »

Sofia : « Ni dingue, ni idiote. Tu la veux cette place ? Tu veux que ton père soit fier de toi ? Vas y prend la j’ai plus rien à perdre. J’ai assez échappé à la mort, tue moi le plus vite possible c’est tout ce que je veux. »

Seth : « Mais moi c’est pas ce que je veux. Je ne veux pas triompher seul. »

Sofia : « Non, Seth, je ne te suivrai pas dans cette folie, tue moi ou libère moi. Si tu me laisses partir je disparaîtrais pour toujours. De toute manière, je ne considère plus avoir une famille. »

Mais dans son regard, je voyais bien qu’il ne me laisserait jamais partir, agenouillé devant moi, il me barrait la route. Je me suis rassise contre la paroi, profitant de cet instant de répit où le silence avait repris ses droits. Lui a profité de ce moment pour attraper ma cheville et a tiré d’un coup sec pour me ramener vers lui. Dans la violence de son geste, l’arrière de ma tête a heurté le rocher, et après le premier coup sur ma tempe en début de soirée, j’ai commencé à perdre mes esprits, je n’ai pas réagit quand il s’est installé au dessus de moi. La tête contre le sol de sable, je sentais à nouveau le sang s’écouler et j’espérais au plus profond de moi, mourir là d’une hémorragie. Je ne pouvais même pas tourner mes yeux vers lui, la poussière les piquait et pourtant tout se mettait à tourner très vite dès que je les fermais. Pourvu que cette commotion cérébrale me tue, Seth lui au mieux de sa forme ne perdait pas de temps. J’ai sentit sa main déboutonner mon pantalon et le faire glisser plutôt maladroitement le long de mes jambes. Mon corps était lourd et j’étais pétrifié, je ne sais pas si c’était les coups répétés sur mon crâne, la peur ou le désespoir face aux événements. Il a remonté mes bras au dessus de ma tête, et a tourné mon visage vers le sien. Avec sa jambe, il a descendu encore mon pantalon pour que celui-ci arrive à mes chevilles. Il s’est penché, j’ai sentit ses lèvres contre les miennes. Je crois que des larmes coulaient le long de mes joues, je ne sais plus. Nos visages pleins de sang séchés, son regard furieux et doux qui se pose sur moi, ses mains sous mon pull, puis son poids qui m’écrase. Ce ne sont que des flashes de la réalité, au fond de moi je mourrais. Mais mon agonie a duré, je sentais son organe en érection contre moi, j’aurais voulu crier mais j’étais muette, j’aurais voulu ramener mes bras le long de mon corps et le repousser mais j’étais paralysée. Il a mis ses genoux sous les miens, et a remonté ses jambes sur les côtés, écartant les miennes. J’ai sentit une douleur vive en moi, et cette fois c’est sûr je pleurais, pas à gros sanglots mais les larmes essuyaient le sang de mon visage, créant une mixture gluante avec le sable et se collant à mes cheveux, à ma peau, à moi. J’étais salie, de haut en bas, au sens figuré et au sens propre. Il s’est animé en moi, le mal a diminué, mon corps s’habituant à cette nouvelle douleur. Une de plus, pensais-je depuis que j’avais croisé le Coven. J’ai pensé à ma mère, à sa responsabilité dans tout ce qui m’arrivait. J’ai pensé à Morgane et Adam qui ont souffert certainement plus que moi. J’ai pensé à Sarah quand nous avons traversé cette forêt en se tenant la main, quand je m’appuyais contre elle dans notre « cellule » et je me suis rappelé qu’elle aussi était morte. J’ai souhaité la mort de Seth, là, à cette minute, qu’il y ait une justice. J’ai souhaité la mort de tout le Coven, qu’ils brûlent tous en enfer. Seth a joui et s’est retiré. Je ne sentais plus mes jambes engourdies sous son poids, j’ai glissé mes bras pour les ramener près de mon corps et j’ai laissé tomber ma tête vers le côté dans sa direction. Il était tout contre moi, allongé sur le côté, il avait l’air heureux. Je crois que c’est cet air ébahi qui m’a rendu folle. Une flamme s’est animée en moi, j’ai sentit tout mon corps brûlé, j’ai baissé les yeux pour vérifier que je ne prenais pas vraiment feu. En voyant mon corps j’ai vomi sur moi. Seth a eu l’air peiné que son acte d’amour me dégoûte, que je ne partage pas son bonheur. Moi j’étais une âme au dessus de mon corps, de ce corps sale, ensanglanté, violé et le vide de mon âme brûlait mes organes à l’intérieur. J’ai hoqueté, m’étranglant avec ma propre salive. Toujours ce corps qui me brûle, c’est mon sang je le sens, je le sais, il est en feu. J’ai réussi à allonger mes jambes dans la douleur certes mais aussi dans la satisfaction de pouvoir les bouger. J’ai lentement tourné mon corps sur le côté face à Seth et j’ai tendu mon bras droit vers la paroi. Je lui ai souris et je me suis approchée de son visage. Les flammes de l’enfer me dévoraient, je n’étais plus moi, j’étais possédée. Une fois assurée que Seth était encore dans l’extase du moment et qu’il n’avait Dieu que pour mes yeux, j’ai basculé en arrière et lui ai asséné le coup le plus brutal que j’ai pu avec la pierre tranchante que j’avais laissé près de la paroi. J’ai balancé ma jambe dans un effort démesuré et j’ai atteint son attribut de mon genou gauche. Par réflexe, il a baissé la tête, je me suis servit du mur contre lequel j’étais pour avoir la force de frapper encore et encore, jusqu’à ce que les flammes s’éteignent. Je ne sais pas combien de temps cela a duré mais quand mon corps a retrouvé une température normale, Seth avait le crâne enfoncé et notre cachette était devenu une mare de sang humaine. J’ai posé ma tête sur le sable rouge et j’ai fermé les yeux pour dormir.

Quand je les ai rouvert, Seth gisait toujours en face de moi, son visage était un amas de sang séché, c’était mon œuvre. Je me suis rhabillée et j’ai glissé jusqu’à la sortie. Ma tête me faisait terriblement mal, mon intimité souffrait également. Mes bras et mes jambes était encore engourdi mais pas assez pour que je n’arrive pas à me déplacer. Le soleil qui se levait m’a ébloui et mon dos s’est déchiré quand je me suis mise debout.

J’ai entrepris de marcher tel un zombie vers le manoir. Ma bouche était sèche, le sang sur ma peau me grattait. J’étais en enfer, Lucifer que je le veuille ou non, m’avait invité dans son antre. Etait-ce une menace car je refusais d’y aller ? Etait-ce une condamnation pour le reste de ma vie ?

J’ai descendu la colline, l’ai longé sur la droite puis je m’en suis éloignée, retournant vers mes bourreaux. Qu’ils crèvent ou qu’ils m’achèvent.

Quand je suis sortit des bois, ils étaient là : les treize réunis sur le seuil de la porte. Deux d’entre eux sont sortit en courant pour m’épauler mais j’ai refusé. Robert avait l’air déconfit par l’échec de ses fils. Doreen n’était pas non plus réjoui que je sois l’élu. Ils étaient à visages découverts, leurs expressions : la déception. A priori, personne n’avait misé sur moi. Puis, une femme est apparue le sourire aux lèvres. Seule parmi la foule, elle était là, heureuse et fière. Ma mère. Je crois que je l’aurais tué, mais je ne l’ai pas fait. Je me suis approchée du groupe, dénuée d’expression, je ne marchais pas, mes pieds ne touchaient plus terre. Mon vol s’est achevé devant Doreen. Les deux altruistes avaient rejoint le groupe derrière elle. Je me suis avancée pour l’enlacer, abaissant mon buste vers elle. Surprise et confuse, elle s’est abaissée à son tour pour me donner l’accolade. C’est à ce moment que j’ai écrasé ma pierre ensanglantée sur sa tempe. Œil pour œil, dent pour dent. Cela l’a sonné. J’ai mis mes mains autour de son cou et je l’ai regardé pâlir jusqu’à ce que le diable l’emporte. Mes mains ne m’appartenaient plus. C’était l’œuvre d’une autre, bien plus forte. Personne n’a bougé, après tout j’étais l’élue, malgré tout on sentait un frisson parcourir l’échine de chaque membre.

Voilà comment j’ai tué ton père et celle qui a fait de moi une prêtresse. Aujourd’hui mon fils c’est à toi que revient le livre des Ombres, tu es le nouveau maître du Royaume des ténèbres. Ne fuis pas, c’est un appel auquel tu ne pourras résister.                             

Ajouter un commentaire